Publié le 10/12/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi
Photos Libres
Lorsqu’on arrive à L’Hirondelle Café, au 33 de la rue Paradis, on est d’abord saisi par un mélange incongru de moderne et d’ancien. L’ambiance est celle d’un fast food, d’autant plus qu’aujourd’hui, la tranche de midi est sponsorisée par Lav***a. De fait, les serveurs arborent, dédaigneux, une casquette “Lav***a”. Pour mettre de l’ambiance, le serveur-sandwich essaie de me faire croire que le café m’est offert pour mes beaux yeux...
Pourtant, le décor se veut traditionnel et chaleureux, il tente de rappeler les grands cafés du boulevard Saint-Germain. Les banquettes sont larges et douillettes, de grands lampadaires côniques, oranges et jaunes, diffusent une lumière tamisée contrariée par les néons agressifs du réfrigérateur du fond. Les murs jaunes se partagent entre miroirs et revêtement en faux-acajou.
14h15, c’est l’heure où les hommes retournent à leurs affaires : “Plus d’une heure pour manger, c’est une perte de temps”, lance un costume-cravate comme pour s’excuser d’abandonner lâchement ses compagnons de table. L’un d’eux, absorbé par une discussion ne s’est d’ailleurs pas encore décidé à toucher à son croque-madame-salade-frites, qui a l’air froid.
L’Hirondelle Café se vide, le son de la radio augmente, le soleil fait une entrée magistrale par la grande vitre et rivalise avec la lumière électrique. La voix de Polnareff, empreinte d’une insupportable tristesse, vient souligner une espèce d’absence d’âme...
mars 2001
Publié le 22/11/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi
Elle est assise près de la fenêtre et ne regarde pas le paysage. Il lit son journal.
Elle a les mains posées sur les genoux, noueuses, épaisses, inertes. Elle a l'air d'une petite fille sage dans sa robe fleurie.
Elle me lance de vagues regards indifférents. Ses yeux s'attardent sur ma coiffure, sur mes jambes nues, et ils repartent dans le vide.
"Il a dit qu'il viendrait nous chercher à la gare ?" Elle a tourné la tête vers son mari et attend une réponse à sa question plaintive, à peine audible. Il ne bronche pas, toujours absorbé par la lecture de son journal.
"Qu'est-ce qu'il a dit, Jean-Michel au téléphone ? Il viendra ?", insiste-t-elle avec une impatience et une véhémence inattendues. "Hein ?" Le vieux monsieur redescend sur terre, sa femme vient de lui poser une question, il essaie de mobiliser ses souvenirs.
"Jean-Michel ?.... Oui, il viendra nous chercher à la gare." Il lui jette un regard de côté pour être sûr qu'elle ne tentera pas de relancer la conversation et retourne à sa lecture.
Elle soupire.
Le train la bouscule harmonieusement. Sa tête balotte, elle ferme les yeux un instant, puis les rouvre en soupirant.
Publié le 25/10/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi
Crédit photo : Kavewall.com
Les sushis se sont démocratisés et ont envahi Paris et les grandes capitales de la province pour faire partie intégrante de notre mode de vie et de nos réflexes dînatoires. Il est désormais tout à fait normal à l'heure du déjeuner pour les gens pressés, cadres supérieurs, working girls soucieuses de leur ligne, de courir les traiteurs japonais, en quête de produits sains et légers. Petit zoom pour mieux apprécier les rouleaux d'algues farcis et tout savoir sur le poisson cru…
Adeline adore se poser le midi dans un restaurant de la rue Monsieur Le Prince. Assistante de direction, c'est dans ce décor aux murs noirs, aux portes en papier coulissantes qu'elle aime lire quand elle n'est pas avec des copines. « J’apprécie l’atmosphère reposante d’ici, l’impression de calme, de zen, qui en émane », explique-t-elle en agitant avec une maestria subjuguante un sushi au saumon coincé entre deux baguettes. « Tout à l’air tamisé, feutré, on se sent bien, poursuit Adeline, avant de conclure : c’est parfait pour la coupure. » Sur le trottoir d’en face, ce n’est pas du tout la même histoire. Un minuscule restaurant aux allures de boui-boui enfumé plein comme un oeuf. Les tables sont collées les unes aux autres, si bien que tout le monde mange ensemble. L’ambiance y est jeune, bruyante et rapide. « C’est sympa ici, raconte une jeune fille rousse. On vient en bande, pas tous les midis parce qu’à la longue, des sushis tous les jours, ça ferait quand même cher, mais au moins une fois par semaine. »
Sushis ! Kezako ?
Il y a encore peu, il était de notoriété publique que les restaurants japonais se cantonnaient aux quartiers chics de Paris, distillant les saveurs d'une cuisine raffinée et exotique à des prix exorbitants. Mais, mondialisation oblige, voici que depuis quelques années, les bars à sushis fleurissent dans nos rues les plus fréquentées. La popularité de la cuisine japonaise ne cesse en effet de grandir. Peu calorique, le sushi est un produit fort apprécié pour ses valeurs nutritives. Cuisine millénaire, aux saveurs subtiles et variées, la gastronomie japonaise ne repose pourtant que sur quatre ingrédients de base : le riz, le poisson, le soja et les pâtes. Mais son petit joyaux, c'est le sushi !
On en distingue deux sortes. Les nigiri sushis, ces délicieuses boules de riz parfumées au vinaigre doux, enrobées d'une tranche de poisson cru, à croquer avec délicatesse ou à enfourner d'une bouchée ; et les norimaki, rouleaux de riz fourrés de poisson ou de légumes et sertis d'une feuille d'algue séchée (nori). Tels qu'on les connaît aujourd'hui, ils ne datent que de deux siècles. Leur inventeur fut à l'époque jeté en prison pour les avoir vendus à la criée très chers alors même que leur coût de fabrication était dérisoire.
La gamme des poissons crus ne s'arrête pas là. Le sashimi, qui lui date du quinzième siècle, est moins élaboré. Il se présente sous la forme d'un assortiment de morceaux de poissons, d'une fraîcheur extrême. Tout l'art du sashimi réside dans la coupe qui donne au poisson tout son goût. Dans les restaurants, on le présente généralement sur du daikon râpé, un radis blanc, très juteux. Riche en vitamine C, il a l'avantage de faciliter la digestion lorsqu'il est consommé cru.
Autre spécialité, le chirashi. Avant d'être un plaisir du palais, il fait le plaisir des yeux. Assortiment complexe de tranches de poissons crus, marinés dans le vinaigre, de légumes assaisonnés, d'omelette entre autres choses, il permet au cuisinier (le maître-sushis) d'exprimer sa créativité en mariant saveurs et couleurs. Présenté sur une assiette laquée, c'est généralement le plat le plus cher, car il demande plus de travail. Il se fait en neuf étapes et avec neuf ingrédients.
Etranges et inconnus
Les sushis s’accompagnent des mets ou condiments étranges aux goûts inconnus, à découvrir…
Le tôfu est une sorte de fromage découpé en cube fait à base de jus de soja. Pauvre en matières grasses mais riche en protéines et très nourrissant, cet aliment serait d'origine coréenne. Son goût est assez fade.
O-cha, indispensable boisson pour accompagner les sushis, car son amertume neutralise le gras. Ce thé est offert gratuitement au Japon, et à volonté dans les restaurants, tout comme l'eau fraîche.
Le saké, la boisson nationale. Il contient un taux d'alcool qui varie entre 14 et 17 %. Il sera souvent offert en apéritif dans les restaurants.
Le miso, qui se consomme sous forme de soupe principalement. Le miso est composé de fèves soya fermentées, de sel et d'eau et de la culture bactérienne à base de riz, d'orge ou d'autres graines. Il est très riche et hautement prisé pour sa valeur nutritive.
Le gingembre est un élément indispensable. Il est incorporé dans presque toutes les catégories de la cuisine japonaise. On l'utilise frais ou confit. Le gari (gingembre mariné dans une saumure vinaigrée) accompagne les sushis pour rafraîchir le palais et rincer la bouche entre les différentes sortes de poisson. Il a en plus de puissantes propriétés antibactériennes.
Le Shoyu (sauce soya, en français, "sauce de soja"). On sélectionne toujours des sauces naturellement brassées et vieillies. La marque Kikkoman figure parmi les plus prisées. Il peut être fabriqué à partir d'une fermentation de céréales ou de poisson. On ne peut concevoir un repas sans shoyu. On l’emploie partout, pour les plats crus ou cuits, poissons, viandes ou légumes.
Le wasabi (raifort japonais) est renommé comme étant l'épice la plus forte de la cuisine japonaise. Le wasabi est une racine qui pousse sur les rives des ruisseaux où l'eau est extrêmement froide. Il se présente sous la forme d’une pâte verte ou rouge. On le dilue généralement dans la coupelle de shoyu disposée devant le plat. On peut aussi le consommer tel quel, mais attention ça pique !
L’art de manger
Excellent pour la santé, le poisson cru réserve néanmoins une mauvaise surprise s’il n’est pas préparé suivant quelques règles d’hygiène élémentaires, mais draconiennes : la "maladie du ver du hareng". Il s’agit d’une infection gastro-intestinale. Le poisson doit être minutieusement choisi au niveau, car certaines espèces sont plus propices aux parasites que d’autres. Il faut ensuite impérativement le congeler deux ou trois jours à l'avance à -20°C. Les maîtres-sushis sont ainsi longuement et strictement formés avant d’exercer.
Traditionnellement, les sushis se consomment sur le comptoir qui sépare la salle de la cuisine. Ils sont servis sur un petit plateau de bois accompagnés de l’indispensable o-cha. Les baguettes sont les seuls ustensiles utilisés, simples et commodes… quand on sait s’en servir ; et généralement jetables. Les Japonais les utilisent depuis plus de 1 000 ans et les appelle "hashi". Sachez cependant qu’au Japon, il n’est pas impoli de manger ses sushis avec les doigts. Mais si vous décidez de croquer dedans à pleine dent, avec ou sans baguette, il sera mal vu de le désintégrer.
Cependant il existe toujours une solution quand on ne sait pas manier les baguettes, c’est la livraison à domicile… pour déguster ses sushis en toute liberté, à la fourchette s’il le faut.
2002
Publié le 01/10/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi
Photos Libres
Portrait d’Agnès, une jeune comédienne, qui raconte son parcours, son apprentissage et la difficulté de choisir cette voie aujourd’hui.
Longiligne, toute de noire vêtue dans son pantalon moulant et sa blouse à manches à courtes, elle secoue ses courtes boucles qui encadrent un visage fin et mature. Agnès a 24 ans. D’origine corse, elle est montée à Paris pour tenter sa chance. Elle a passé le concours d’entrée du Conservatoire une première fois à Strasbourg mais s’est arrêtée au premier tour (le concours en compte trois). Après cet échec, elle s’est présentée au concours de l’ENSATT à Lyon avec un peu plus de succès puisqu’elle a réussi à passer un tour. « Il faut savoir qu’il est tout de même plus facile pour un garçon de devenir comédien. Il aura deux fois plus de chances. Le problème en France, c’est qu’il y a plus de filles que de garçons à vouloir faire ce métier. Les cours sont déséquilibrés », constate-t-elle avec un brin d’amertume.
Agnès n’a pu représenter le concours d’entrée au Conservatoire cette année car elle avait dépassé l’âge limite de sept mois. Une demande de dérogation n’y a rien fait. « A 24 ans, je ne me sentais pas de passer encore trois ans dans une école. Finalement, ne pas avoir été reçue à Strasbourg m’a enlevé une épine du pied. Mais je l’ai fait pour ne pas regretter. Tenter l’expérience à Lyon ne me faisait vraiment pas envie, cela n’avait plus d’intérêt pour moi. »
Aujourd’hui élève du Cours Charles Dullin, elle continue son apprentissage sous la direction d’un ancien élève du Conservatoire. C’est avec clairvoyance et sans illusion qu’elle considère la voie qu’elle a choisie. « Vouloir être comédien, c’est accepter de galérer financièrement. Si on n’est pas réellement passionné, ce n’est pas la peine. J’ai quitté ma Corse natale pour voir ce qui se faisait ailleurs. Il aurait été facile de continuer à travailler là-bas. Les gens sont tellement repliés sur eux-mêmes qu’ils s’imaginent que tout ce qu’ils font est absolument merveilleux. J’y retourne de temps en temps pour faire quelques petites choses. »
Cette profession, élitiste, où tous n’auront pas les mêmes chances d’aboutir même à bagage égal, elle est pourtant prête à la pratiquer envers et contre toutes les difficultés qui se dresseront sur son chemin. « On sait bien qu’être comédien c’est 95 % de travail et 5 % de talent. Le théâtre est quelque chose de généreux. C’est affreux de voir des comédiens peu généreux et complaisants, des gens qui sont perpétuellement en train de se vendre. »
Un chemin souvent fait de concessions mais également de satisfactions intenses.
2001
Publié le 17/09/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi
Et Dieu créa la femme, photo AlloCiné
Le cinéma aime se faire peur. Et le festival de Cannes ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans son petit parfum de polémique coutumier : films sifflés, réalisateurs entartés, starlettes à moitié dénudées sur des marches gainées de rouge, bousculades et parties fines en tout genre réservées à quelques vip’s du moment triées sur le volet… Pour sa 55ème édition, le festival se préparait à faire encore parler de lui par l’entremise d’Irréversible, le film de Gaspard Noé. Voici un florilège non exhaustif d’un demi-siècle de tapages et scandales en tout genre sur nos écrans…
En 1956, mai 68 n’a pas encore eu lieu, et Brigitte Bardot danse ivre sur une table un mambo endiablé. Pieds nus, cheveux en bataille, jupe largement ouverte sur ses cuisses, vêtements collés au corps, elle sera pour le Vatican l’incarnation du péché. Sorti dans une quasi indifférence en France, il faudra attendre que le premier film de Roger Vadim, Et Dieu Créa la Femme, connaisse un énorme succès aux Etats-Unis pour qu’il nous revienne avec un parfum de souffre. Décrié pour son amoralité, il évoque les péripéties d’une jeune orpheline, sensuelle, impulsive, sauvage, qui affiche une libido insouciante... Impensable pour l’époque. Loin d’être un chef-d’œuvre, le film résiste pourtant honorablement à l’épreuve du temps. Avec des répliques percutantes telles que « L’avenir, c’est ce qu’on a inventé de mieux pour gâcher le présent », il demeure un portrait fidèle d’une jeunesse brimée et impatiente de se libérer du joug d’une société bien pensante. Aguichante, boudeuse, désinvolte, B.B. est née.
Sexe, mensonge …
Sexe, violence et religion, la trinité des sujets intraitables au cinéma sous peine d’être taxé de pornographie, d’incitation à la violence ou de blasphème. A la fin des années 50, la France se découvre donc une sexualité synonyme de liberté. Le sexe sera désormais employé comme une arme, une bombe dans la mare, et édifié en véritable outil de démolition de la morale bourgeoise et de l’hypocrisie ambiante. Et ce, pour de longues années encore.
Deux ans après Roger Vadim, c’est Louis Malle qui plonge l’opinion publique dans la consternation avec Les Amants. Transposition d’un conte libertin du XVIIIème siècle, le film met en scène une jeune femme bourgeoise, délaissée par son mari, qui connaît la passion entre les bras d’un homme de passage. Le film souleva la réprobation des milieux catholiques mais engendra un énorme succès commercial en France.
La même année, l’armée française se sent outragée par Stanley Kubrick avec Les Sentiers de la Gloire. Œuvre profondément humaniste, ce film évoque les mutineries dans l’armée française pendant la guerre de 14 pour mieux dénoncer l’absurdité de la guerre. Tourné en Allemagne pour des raisons diplomatiques, le film sera condamné par le gouvernement français et totalement interdit jusqu’en 1976.
En 1960, c’est un film de Jean-Luc Godard sur la guerre d’Algérie qui sera interdit d’écran. Dans Le Petit Soldat, un déserteur de l’armée française doit prouver son attachement à un parti d’extrême droite en assassinant un journaliste suisse, militant de gauche. Il tombe amoureux d’une jeune femme interprétée par Anna Karina, qu’il prend pour un mannequin, et qui est en réalité une activiste de ce parti de gauche. Bien que thème central du film soit un sujet brûlant, Godard ne milite pas, il se contente de renvoyer dos à dos les deux théories en les vidant de toute signification objective, à l’image des scènes de torture que comporte le film, froides, sans émotion et insoutenables. Il faudra attendre 1963, la fin de la guerre d’Algérie, pour que le film sorte sur les écrans.
Kubrick : un génie tapageur
En 1960, Stanley Kubrick connaît à nouveau des déboires avec la censure. Si la coupure dont a fait l’objet Spartacus est restée anecdotique, elle n’en est pas moins représentative de l’esprit du temps. Comme cherchant à se venger de ce film à gros budget sur lequel il avait été parachuté par Kirk Douglas, Stanley Kubrick ajoute, avec une délectation malsaine, des détails sanglants dans les scènes de bataille et des allusions homosexuelles dans une scène de bain entre Laurence Olivier et Tony Curtis. Ce détail n’a pas échappé à la censure. Le film sera restauré dans son intégralité en 1992.
Stanley Kubrick ne sera pas au bout de ses peines avec censure et scandales de toutes sortes, et son goût perverse de la provocation va encore trouver à s’exercer dans nombre de ses œuvres à venir. Lolita était, dans ce sens et pour l’époque, une véritable gageure. Kubrick adapte, avec l’aide de l’auteur, le célèbre roman Nabokov, mais est freiné dans son élan par les ligues de vertu américaines qui l’empêchent d'aller trop loin dans la description des relations entre Lolita, la nymphette et Humbert, l’écrivain, ce qui a été dommageable pour le film. Cependant certaines scènes restent inoubliables, telle la première apparition de Lolita dans le jardin avec ses lunettes en forme de coeur ou celle où Humbert lui vernit les ongles des pieds.
En 1971, Kubrick récidive avec Orange Mécanique, film culte des années psychédéliques, qui met en scène un garçon hyper-violent. Pour échapper à une longue peine de prison après avoir commis un meurtre, Alex accepte de subir un traitement révolutionnaire pour ôter toute trace de violence en lui. Réinséré, il est rattrapé par l’une de ses victimes qui le torture. Avec la description d’une ultra-violence gratuite sous-jacente à une violence d’état aussi absurde que destructrice, Kubrick choque, mais touche au cœur une génération d’ados en mal de révolte contre la société. Si aujourd’hui le film est accusé d’avoir vieilli et mal vieilli, si l’acteur principal, Malcom McDowell, semble en faire des tonnes dans le cabotinage, si la réinsertion du personnage semble improbable, la critique demeure. Sorti sur les écrans britanniques en décembre 1971, Orange Mécanique est retiré de l’affiche par Kubrick lui-même, à la suite de menaces de mort et d’une intense campagne menée par la presse conservatrice l’accusant de dévoyer la jeunesse. 27 ans plus tard, le film sera à nouveau autorisé par le British Board of Film Classification, l’organisme de contrôle de la diffusion cinématographique.
Pour son dernier film en 2000, Eyes wide Shut, Kubrick trouve encore le moyen de se faire censurer pour une scène d’orgie portant bien chaste. La Warner masque 65 secondes du film.
25 ans après Orange Mécanique, la violence de Tueurs Nés d’Oliver Stone, vient faire écho à la violence du film de Kubrick. Mais cette fois, le réalisateur est traîné devant les tribunaux, accusé d’avoir poussé deux jeunes à imiter les personnages du film. Le tribunal permet cependant au cinéaste d'invoquer le premier amendement de la Constitution américaine qui protège le droit à la libre expression, créant ainsi un précédent. Oliver Stone explique que son film voulait au contraire « encourager le public à critiquer la relation contradictoire de notre société face à la violence ». Le film a été interdit aux moins de 16 ans lors de sa sortie en salle, mais des scènes ont été coupées.
Cannes 73 : un grand cru
En 1972, le Dernier Tango à Paris de Bertolucci défraie la chronique à Cannes. On y voit un Marlon Brando, par ailleurs inspiré dans le rôle d’un veuf qui s’abandonne à une passion physique avec une jeune inconnue, utiliser du beurre pour sodomiser sa partenaire.
Cannes toujours, l’année suivante, avec Jean-Pierre Léaud et Bernadette Laffont qui, dans La Maman et la Putain de Jean Eustache, déchaînent les passions. Ce film de 3h29, aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre, traite de l’amour libre et parle de sexe d’une façon aussi crue que littéraire. Le film fut conspué lors de sa projection et le réalisateur quitta la salle sous la menace d’agressions...au bras d’une Jeanne Moreau secourable. Cela ne l’empêcha pas de rafler le Grand Prix spécial du Jury. Lors de la même compétition, La Grande Bouffe de Marco Ferreri acheva de conforter l’image décadente de la sélection française. On y voyait en effet quatre amis, Ugo Tognazzi, Michel Piccoli, Marcello Mastroianni et Philippe Noiret se suicider en ingérant quantité de nourriture et en laissant cours à une sexualité débridée. Satire cinglante de la société de consommation qui dénonce la trivialité de l’abondance, ce film nihiliste fait une surenchère dans l’abjection (scatologie et vomissements, sexe à outrance jusqu’à la mort). La présidente Ingrid Bergman déclara plus tard qu’elle fut navrée du choix de la France. Ajoutons encore au crédit du festival L’Empire des Sens du japonais Oshima Nagisa en 1976, et Le Diable au Corps en 1986 de l’Italien Marco Bellocchio qui montre Marushka Detmers en pleine fellation.
L’écran et la croix
En 1967, le scandale puis l’interdiction du film La Religieuse apporte la consécration à son réalisateur, Jacques Rivette. Adaptation libre d’un récit de Diderot, le film raconte l’histoire d’une jeune femme enfermée dans un couvent, faite religieuse contre son gré et qui échoue dans un bordel avant de se suicider. Classé x lors de sa sortie, il a fallu attendre une reprise en salle une vingtaine d’années plus tard pour que le film soit totalement réhabilité. Seize ans plus tard, l’Eglise catholique dénonce le blasphème avec véhémence dans le film de Jean-Luc Godard, Je Vous Salue Marie, où une jeune basketteuse, Marie, fiancée à un chauffeur de taxi, Joseph, tombe enceinte après la visite d’un certain Gabriel, sans avoir jamais eu de relations sexuelles…
Si le sexe choque les âmes sensibles, les thèmes religieux encouragent les extrémismes les plus radicaux. Martin Scorcese en a fait la douloureuse expérience en 1988 lors de la sortie de La Dernière Tentation du Christ, adapté du très beau roman de Nikos Kazantzakis. L’évocation d’un Jésus tiraillé entre sa condition d’être humain et sa divinité était plus que n’en pouvaient supporter les milieux ultra catholiques qui ont tout fait pour bloquer la sortie du film. En France, n'ayant pu faire interdire le film, des intégristes manifestèrent devant les cinémas qui projetaient le film. Des jets de bombes lacrymogènes interrompaient régulièrement les projections, et un incendie se déclara même dans le cinéma parisien Saint-Michel. Depuis ce film, une jurisprudence tient le spectateur pour responsable du choix qu'il fait d'aller voir un film. Et ce n’est pas tant le film de Milos Forman, Larry Flint, qui évoque pourtant le destin du controversé créateur du magazine porno-chic Hustler, qui causa une polémique, que son affiche. Elle représentait en effet le personnage de Larry Flint, joué par Woody Harrelson, crucifié sur un slip aux couleurs du drapeau américain. Les évêques de France ont estimé que « l'assimilation du Christ et d'un pornographe "crucifié" n'était pas supportable ». Dans le même temps, le député maire RPR de Versailles faisait retirer de sa ville toutes les affiches du film. Cependant, et bien que confirmé dans son bon droit par le tribunal de Paris, Milos Forman retira de lui-même, afin de ne pas heurter les sensibilités, l’affiche incriminée, du moment que son droit à l'expression avait été reconnu.
Affiche toujours, en 2002 Costa-Gavras est poursuivi par l'AGRIF (Alliance Générale contre le Racisme et pour la protection de l'Identité Française et chrétienne), association proche du FN, pour avoir représenté une croix catholique prolongée d'une croix gammée pour illustrer son film, Amen. Déjà à l'origine de nombreux procès, contre les films de Scorcese, Forman et Ceci est mon Corps de Rodolphe Marconi, l'association est déboutée par le tribunal de grande instance de Paris le 21 février. Selon le président du tribunal en effet, « l'affiche ne représente pas une croix catholique prolongée d'une croix gammée » car la croix gammée est incomplète. Cependant, le film est resté absent des salles à Versailles et a suscité des manifestations à Caen et à Dinan.
Le cas Baise-moi
Il faut attendre 1999 et Romance de Catherine Breillat pour voir le sexe échauder à nouveau les âmes sensibles. A travers l'histoire de son héroïne, jouée par Caroline Ducey, la réalisatrice revendique le droit à la jouissance des femmes. Mais c’est surtout le fait qu’elle ait engagé le hardeur Rocco Siffredi qui alimente la polémique, taxant ainsi le film de pornographique. Le film est davantage une chronique intimiste sur la sexualité féminine, les images crues sont sous-tendues par une voix off qui alourdit l’image d’un texte aux accents intellectualistes, interdisant tout ancrage dans le sensualisme ou le voyeurisme facile.
Le 28 juin 2000, Baise-moi sort sur les écrans français avec 60 copies, mais a déjà derrière un lourd passé judiciaire. Adaptation par Virginie Despentes de son propre roman, l’histoire de ces deux femmes en colère va créer une jurisprudence dans le vide juridique concernant la classification des films. Le 21 juin, soit une semaine avant la sortie nationale, l’association d'extrême droite Promouvoir tente de faire interdire le film. Le 22 juin, le visa d’exploitation est délivré, assorti d’une interdiction aux moins de 16 ans. Le 30 juin, le conseil d’Etat annule le visa de Baise-moi. Gaumont et Pathé retirent le film de l'affiche. Une dizaine de salles de Paris et de province fait de la résistance en accompagnant le film d’une interdiction aux moins de 18 ans. Catherine Breillat, de son côté, prend publiquement fait et cause pour Baise-moi. Promouvoir les poursuit en justice mais sera débouté le 6 avril 2001 par la 13ème chambre correctionnelle. Baise-moi ressort le 29 août 2001 dans une quarantaine de salles.
Il est pourtant faux de croire que scandale et censure font bon ménage. Il faut parler d’un film pour le faire exister. Aujourd’hui le scandale vient d’une nouvelle forme de censure dont a été l’objet le premier long métrage du réalisateur Gilles de Maistre. Féroce, qui traite de l’extrême droite, a été censuré bien avant sa sortie, avant même sa conception. Le principe de cette censure réside dans le fait de n’accorder aucune subvention au film en préparation --acteurs et techniciens y ont participé gratuitement-- et de refuser de le distribuer. Soutenu in extremis par Canal +, Féroce a été projeté par quelques exploitants courageux, à quelques jours d’un second tour présidentiel entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen.
Aujourd’hui, le festival de Cannes se prépare pour une nouvelle polémique. Le film de Gaspard Noé, Irréversible, qui est déjà sur toutes les lèvres, sortira sur les écrans vendredi 24 mai. Le réalisateur y pousse la représentation de la violence jusqu’aux limites du supportable dans une scène de viol de 9 minutes. Un film qui devrait diviser la critique, secouer le public, et faire parler de lui.
Avril 2002
Publié le 16/06/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi

Casquettes bleues vissées jusqu’au front, les livreurs bleu blanc rouge garent leurs mobs sur le pavé, une tous les quatre carreaux, bien alignées. « Je ne dois en voir qu’une seule » gueule Rochdi. Rochdi travaille chez ****** Pizza depuis sept ans. Simple livreur pour commencer, il a gravi doucement les échelons : manager, super manager jusqu’à franchisé. En France, il est le seul à avoir obtenu la franchise. Il a dû pour cela contracter un crédit et verser une somme de 1,2 milliards de francs. Maintenant, il rembourse et ne touche que 8 000 F par mois. Le prix du rêve…
Quand il est entré dans le rêve, il y a sept ans, Rochdi a aussi eu droit au film de propagande montrant le super héros, fondateur de la société, parti de rien trente-cinq ans plus tôt et qui a eu l’idée d’apporter les pizzas chaudes jusque sur les paliers des gens. Deux milliards et deux cents millions de dollars plus tard, il explique dans un mauvais doublage à la « Dynastie » que sa société est une grande famille et que ses petits gars n’ont plus de souci à se faire, ils iront loin…
Pour le moment, pour combler le vide que font 2 000 F par mois, on fait la course. Pour un quart de salaire en plus, on sourit, on est joli et affable. Mais attention, pas le droit de porter la barbe, ni les boucles d’oreille. C’est pas réglementaire et ça enlève des points au manager lors des contrôles inopinés et non inopinés. Mais on a une minute pour proposer du coca, des glaces ou du vin, et si on s’y prend bien, le client prendra même les trois. Séverine montre à Carole comment il faut s’y prendre au téléphone : « Séverine pour vous servir, bonjour ! », mais Carole a l’air dubitative. Pas vraiment glamour Carole, réussira-t-elle à faire fantasmer les gens derrière leur téléphone pour qu’ils mangent toujours plus de pizzas de chez ****** ?
Trois minutes pour fabriquer une pizza de chez ****** : rouler la boule dans la farine, la faire tourner sous des poings experts, 1,2 et 3, étaler la sauce. Six minutes pour la faire cuire, quelque vingt minutes pour sonner à la porte, donner une caresse au chien, un pince-joue au bambin, un clin d’œil à la jeune fille et le pourboire est dans la poche. Trois cents francs par mois si comme Fouad vous êtes expert et que vous « impressionnez » le client. N’empêche que, tout à l’heure, Fouad avait les foies. « Il faut pas que j’m’énerve. Si je m’énerve, je vais pas la trouver. » Une poignée de minutes avant le délai de livraison imparti et l’adresse introuvable. Le numéro 15 était caché derrière le numéro 11.
Comme son patron Rochdi, Mourad veut croire au rêve. En attendant d’être franchisé, il participe au concours de rapidité annuel et national. Tout va bien, Rochdi l’a entraîné. « Tu n’écouteras que moi. Tu n’écouteras ni le juge, ni le public. » Dans une ambiance de tempête, avec chant à la gloire des pizzaioli de ****** façon Internationale poing levé à l’appui, Mourad se démène mais il ne sera que quatrième. Adieu voyage aux USA, hôtels de luxe, limousines, veaux, vaches, cochonnes. Mais il en veut et a déjà bien appris sa leçon : « La politique est de gagner à tout prix et d’être le meilleur. » C’est grâce à ce gentil refrain que Monsieur ****** a ouvert 5 550 magasins dans le monde et qu’il est le prince de la pizza en France derrière le roi Hut. La sauce tomate promet de couler.
Publié le 11/06/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi

Anne Ribes se définit comme une infirmière-jardiniste. Elle anime depuis 1997 un potager-fleurs au sein du service de pédopsychiatrie de l’Hôpital de la Pitié-Salpétrière et s’occupe notamment d’enfants autistes.
Quels sont les bénéfices du jardinage pour un enfant ?
Jardiner avec des enfants s’apparente à une éducation philosophique sous différentes formes. Grâce aux saisons, j’arrive petit à petit à resituer les enfants que j’accompagne dans le cycle de la vie, la naissance, la mort. Cela me permet d’aborder une grande diversité de sujets. J’explique aux enfants que si je n’arrose pas la plante, elle meurt ou si j’écrase un insecte, il m’est impossible de le faire revivre. Cela leur fait prendre conscience que chaque geste compte. Je leur explique que leur geste sera important en tant que petit citoyen, cela me permet de les responsabiliser. Il est très facile de les mobiliser, de leur faire comprendre l’importance de certains enjeux.
Le jardin a donc également un rôle citoyen. Pour qu’ils soient plus facilement sensibilisés, il faut que les enfants connaissent mieux la nature. S’ils n’ont pas ressenti la sensation de l’importance d’une fleur, de la beauté d’un escargot, ils ne pouront pas les défendre. Or, malheureusement, les enfants ne sont plus aussi proches de la nature qu’auparavant. Aujourd’hui, ce qu’ils savent de la nature, ils le connaissent surtout par la télé. Nous en sommes arrivés à une aberration où les humains sont complètement déconnectés des éléments vitaux.
Je travaille avec une grande section de maternelle à Colombes avec lesquels j’envisage le jardin pour apprendre le monde. Ils ont un émerveillement époustouflant, ils se sentent bien, s’assoient au soleil. Sentir le bien-être, tout en sachant qu’on est interdépendant de ce tout génère des moments importants. Les enfants garderont toute leur vie cette sensation de bien-être. Enormément de choses passent.
Comment avez-vous conçu votre potager-fleurs de la Pitié-Salpétrière ?
J’ai insisté sur une chose : il fallait que ce soit beau. Il fallait en faire un vrai lieu clos où l’on entre, un endroit agréable, et non un passage en plein courant d’air. La disposition du jardin est importante, il doit être ensoleillé, on doit avoir de l’enthousiasme à y aller. J’y ai également installé un point de recyclage et de compost. Le processus de décomposition est très intéressant pour les enfants lorsqu’ils découvrent les insectes, le terreau, et commencent à poser des questions.
Le choix des végétaux est également important. Il faut qu’ils se mangent, qu’ils ne soient pas trop hauts pour être à la hauteur des enfants et surtout, ils doivent pousser vite, pour que cela soit gratifiant.
Il faut qu’il y ait également le plaisir des yeux avec le plaisir de goûter. Je montre aux enfants l’évolution du jardin sur une année. Il y a le fruit, et des graines que l’on va replanter. Je leur explique que le jardin nourrit, procure du bien-être.
Comment les enfants répondent-ils à ces ateliers jardinage ?
L’enfant est sensible au fait qu’un élément ait poussé. C’est une chose qu’on ne lui apprend pas. C’est par là que j’arrive à toucher des enfants en difficulté, à entrer en communication avec eux. Les enfants auront moins d’appréhension à approcher une fleur, qui est statique, qui ne répondra pas à un coup de pied, plutôt qu’un animal, trop imprévisible.
Les adultes oublient facilement, nous sommes très blasés. Mais pour les autistes, le jardinage fait entrer du fantastique dans leur vie : le soleil qui chauffe, l’eau qui arrose, qui lave. Il faut qu’ils aient envie. J’attends toujours un peu de voir à quoi ils vont réagir, ce qu’ils ont envie de faire. J’essaye de leur faire comprendre l’importance de leurs sensations, les leur faire vivre, les leur faire partager.
Quel message essayez-vous de faire passer ?
Il y a beaucoup de travail à faire dans l’éducation scolaire, il faut former les professeur au jardinage.
Mais je me bats surtout pour que les jardins soient des lieux de vie. Chaque personne devrait vivre avec un jardin. Le jardin ne doit pas être envisagé comme une récompense, il ne se monnaye pas, il est essentiel au développement des enfants. On ne peut pas priver un enfant de l’activité jardin parce qu’il n’a pas été sage.
Toucher la terre : jardiner avec ceux qui souffrent, Anne Ribes, Médicis, 2005.
Mars 2008
Publié le 19/05/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi
Photo Wikipedia
C'est parce qu'un pilote touché par les Allemands s'était éjecté sous ses yeux, que le petit Iouri a décidé de devenir pilote. Il avait 7 ans.
Le 12 avril 1961, l'annonce du lancement de Iouri Gagarine dans l'espace a provoqué un sentiment d'orgueil et un enthousiasme exceptionnel dans toute l'Union soviétique.
Le charme naturel que dégage par le jeune homme, âgé de 27 ans, va engendrer un véritable phénomène d'adoration de Kiev à Vladivostok. Pour le plus grand bonheur du Kremlin, Gagarine réduit à néant le stéréotype du Russe mal dégrossi véhiculée par l'Occident. A l'étranger, les stars se bousculent pour lui serrer la main. On se souvient de Gina Lolobrigida traversant une salle bondée pour aller déposer un baiser sur la joue du cosmonaute.
Mais Gagarine a du mal à gérer cet excès de popularité, d'autant plus qu'il a été relégué au rang de doublure. Il commence à boire. Sept ans plus tard, il meurt dans un mystérieux accident d'avion.
Cette journée du 12 avril est l'occasion pour les Russes de fêter un événement qui leur avait permis de prendre les Etats-Unis de vitesse. Néanmoins, le quotidien Vremia ne manque pas de rappeler que l'Union soviétique a conquis l'espace en "privant ses citoyens d'une existence digne".
Avril 2001
Publié le 14/05/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi
Un murmure s’élève sous le lustre de la salle de procès. Les lèvres de Driss E... remuent : il prie depuis plus d’une heure, le regard perdu dans le vide. Il attend son verdict.
Monsieur E... est accusé d’avoir séjourné en France malgré l’interdiction de territoire qui le frappait depuis 1998 et d’avoir “détenu, cédé, offert, acquis et employé de l’héroïne.” La Présidente du jury s’interrompt pour laisser le temps au traducteur de répéter la phrase en arabe. 10e Chambre correctionnelle du Palais de Justice de Paris, scène ordinaire de la justice dans l’exercice de ses fonctions.
Né à Fès en 1961, Monsieur E... semble ne pas comprendre ce qui lui arrive. “Le 3 janvier 2001, vous avez été observé en train de vendre de la drogue. Lors de la perquisition à votre domicile, on a trouvé 753 g d’héroïne, des sachets pour la répartir en petites doses et 86 000 F dans le frigo.” La voix de la Présidente résonne, énonce les faits avec une agressivité parfaitement professionnelle, comme pour souligner une aversion convenue. L’air excédé, elle semble réciter une fatigante tirade sut par coeur. Le prévenu quant à lui ne se départit pas d’un air implorant de chien battu.
Sur son banc, l’avocate de Monsieur E...attend nerveusement son tour. Son client semble indéfendable. Il s’entête à nier avoir vendu de la drogue. Sa seule défense est de charger un certain Mamadou, dont on ne sait rien hormis le prénom, qui aurait utilisé le logement du prévenu comme dépôt. Elle subit le long exposé des événements qui s’enchaînent à une allure frénétique : la maîtresse qui le logeait et qui a renfloué son restaurant avec on ne sait quel argent, une femme au Maroc avec 6 enfants et une femme en France épousée pour obtenir une carte de résident, la fuite avec l’argent et les bijoux, une autre femme enceinte, les 3 500 F retrouvés sur lui lors de l’arrestation dont il ne peut expliquer la provenance autrement que par la vente de pain à l’occasion du Ramadan... “Votre femme affirme que vous avez brisé sa vie, que vous avez donné de la drogue à son fils, que vous faites semblant de ne pas comprendre le français pour attendrir votre entourage, que vous faites partie d’un réseau structuré.”
Lorsque l’avocate prend la parole, sa voix est chevrotante, ses phrases sont bancales, elle semble parfois perdre le fil de ce qu’elle voulait dire. Elle mime l’inextricabilité de la situation en tendant ses mains ouvertes vers la Présidente. “Que voulez-vous qu’il fasse, seul, sans ressources.” Pour la défense de son client, elle invoque un frère à Lyon qui ne lui a apporté aucune aide, qui l’a même dénoncé. Elle passe rapidement sur la femme et les 6 enfants à qui le prévenu ne manque jamais d’envoyer de l’argent et n’insiste pas sur les conditions de vie misérables au Maroc qui l’ont poussé à émigrer. Elle s’émeut sur le fait que son client ne comprend pas le français, sans pour autant lui reconnaître clairement un statut de victime, comme si elle hésitait. Enfin, elle avoue son impuissance en interpelant la Présidente par un “Votre tribunal...” vindicatif. Le plaidoyer ne parvient pas à émouvoir la cour qui reste de marbre, quand elle n’a pas carrément l’air de s’ennuyer.
“Madame la Présidente, ces explications sont les explications d’un trafiquant classique.” Plus que la Présidente encore, le Procureur gronde. Debout sur son estrade, il domine et jette un regard sévère sur le prévenu en le désignant du doigt. “Vous aviez en votre possession 753 g d’héroïne, un produit qui tue, un produit de mort. Quand on se scandalise de la vente de drogue comme vous l’avez fait, on peut se scandaliser d’apporter de l’aide à un trafiquant.” Le Procureur rappelle que le gramme d’héroïne vaut entre 600 et 1 000 F, et que les 753 g n’ont sûrement pas été confiés à Monsieur E... par pur hasard. Il démonte les arguments du prévenu sans manquer d’en railler les incohérences chaque fois qu’il le peut : “Car il est bien évident que les 3 500 F viennent de la vente de baguettes”, ironise-t-il.
Après une longue attente, l’énoncé du verdict se fait au pas de charge. Monsieur E... est reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés : déjà détenu depuis 4 mois, il sera maintenu en prison pour une durée de 4 ans, assortie d’une interdiction définitive du territoire français. Indifférente au sort de son client, l’avocate n’est pas revenue écouter le verdict. “A-t-il compris ?”, s’inquiète la Présidente. Le traducteur acquiesce. Les menottes sont passées au coupable sans état d’âme. Pas le temps de s’émouvoir, la Présidente passe au verdict suivant.
2001
Publié le 23/04/2008 à 12:00 par monptitcoinamoi
France 2 a diffusé le 1er avril 2001, dans le cadre des “Documents du dimanche”, un reportage intitulé “Un amour en dépit du bon sens - La belle et le braqueur”. Ce film relate l’histoire de Patrick Brice, le “gentleman-braqueur” et de sa femme Laurence. Des tentatives de le faire évader, qui ont valu à Laurence quelques années de prison , jusqu’à la libération en passant par l’entrevue avec la Garde des Sceaux, le spectateur suit avec émotion la réhabilitation de ce couple hors-normes déterminé à vivre son bonheur.