Les graphistes : acteurs de l'internet de demain
Posté le 07.07.2001 par Anastasia

La cinquième journée d’été du CFD, l’Ecole des métiers de l’information, était consacrée au graphisme. La conférence du 6 juillet 2001, intitulée “Image fixe et image mobile” a été l’occasion d’évoquer les préoccupations esthétiques liées à l’évolution technologique que rencontre la profession aujourd’hui sur la “toile”. Jean-Michel Diaz, directeur artistique de la revue Mouvement, Bruno Caillet, fondateur de l’agence Watoo, Laurent Chartier, fondateur de l’agence Distance Ultra Courte, Olivier Koechlin, directeur associé de l’agence Hyptique et Grégory Pignot, graphiste free-lance ont pu confronter leurs expériences et leurs points de vue.
L’interactivité que propose Internet a remis en cause le contenu et la médiation de l’information. Le graphisme d’un site web n’est plus envisagé comme une illustration, il joue un rôle fonctionnel à part entière dans la lecture et dans l’accès à l’information. La problématique de l’image sur Internet ne se pose pas seulement en termes d’animation, mais également de sonorisation. Le développement constant de la technologie permet de plus en plus de choses. , C’est ce qu’ont démontré en détail Jean-Michel Diaz (Mouvement), Bruno Caillet (Watoo), Laurent Chartier (Distance Ultra Courte), Olivier Koechlin (Hyptique) et Grégory Pignot, un graphiste free-lance à l’occasion de la conférence “Image fixe et image mobile”.
Grégory Pignot a travaillé pour l’agence Hyptique jusqu’en 1996 avant de choisir l’indépendance pour se consacrer à ses passions : la musique électronique et le graphisme. Il explore, sur son propre site notamment, les infinies possibilités que lui offre le logiciel Director. Dans un esprit pionnIer, il associe le visuel et l’auditif en sollicitant la réactivité de l’internaute. La home page de son site se présente sous la forme d’une colonne centrale composée de nombres de 1 à 100. Un clic sur un nombre est une page ouverte sur un monde différent, ludique, qui sollicite l’intérêt, éveille la curiosité et convoque l’imaginaire. Vous rêvez de dessiner des boyaux et des intestins sur un fond de techno folle, vous voulez apprendre à faire de la musique avec huit petits points sur un écran, vous aimez faire des cadavres exquis avec des mots et des sons, cliquez, cliquez, cliquez. Mais attention, tous les numéros ne s’ouvrent pas. À un moment, Grégory a décidé de s’arrêter. “La construction telle qu’elle était, avec des numéros pas remplis, m’a plu.” La suite chronologique de sa démarche s’est inscrite dans d’autres sites.
Au-delà de la simple reproduction
Aujourd’hui l’internaute ne se contente plus d’un texte qui défile sur un écran. Le texte doit être mis en valeur, attrayant et surtout pas trop long car l’écran n’offre pas des conditions de lecture suffisamment confortables. Bruno Caillet, qui a conçu la déclinaison internet de la revue artistique Mouvement, en a fait l’expérience à ses frais. « La première version du site était en harmonie avec l’esprit de la revue mais les fonds étaient trop sombres et les textes en devenaient illisibles » Il a donc dû se rendre à cette évidence que pour les articles, rien ne vaut un texte noir sur un fond blanc. Laurent Chartier, qui a conçu le site de la revue Les Cahiers du Cinéma, en revanche, a trouvé une alternative. La page de l’article conserve les couleurs et la graphie inhérentes au site, mais une version imprimable est à la disposition du lecteur qui n’aura qu’à cliquer pour ouvrir et imprimer un fichier Word.
Outre le texte, un site digne de ce nom doit avoir recours à d’autres modes d’expression au sein même d’Internet : les images animées, la vidéo... Issu du milieu du cinéma où il a été directeur de la photographie, Laurent Chartier a conçu le site internet des Cahiers du cinéma comme un véritable laboratoire cinématographique qui permet d’atteindre l’internaute au-delà de la simple reproduction d’articles. Les analyses sont étayées par des visuels forts, des extraits de films, des études de films plan par plan ou en plans simultanés.
Un entretien avec David Cronenberg, le réalisateur d’Existenz est ainsi accessible, sauf que, comme l’explique Laurent Chartier, les journalistes ne sont pas des vidéastes et que l’ambiance d’un café glauque additionnée de quelques whiskys rend l’effet d’un David Cronenberg enfermé dans un placard. “Mais c’était exceptionnel ! On peut leur pardonner, on est content de voir Cronenberg quand même.”
Motiver les internautes
L’interactivité se trouve au cœur du problème. Avoir accès à l’information est une chose, réagir, créer l’information, susciter le débat en est une autre. La multitude de possibilités qu’offre Internet est sous-exploitées et la place laissée à l’interactivité est bien mince aujourd’hui. Parlant du logiciel Flash, le plus souvent utilisé dans la conception des sites internet, Grégory Pignot trouve qu’« en termes de possibilité d’image, de son et d’interactivité, il manque encore des choses. »
Il semblerait que les concepteurs aient du mal à motiver les internautes à agir directement sur le site. Bruno Caillet explique que le site internet de la revue Mouvement connaît un franc succès avec 20 000 connexions par mois. Cependant, les internautes ont la possibilité de réagir aux articles en ligne en ouvrant une boîte de dialogue qui leur permet d’envoyer un texte et de lire ceux précédemment envoyés. Il y a eu peu d’interventions de ce type en un an d’existence et les concepteurs en sont à se demander si les internautes sont amorphes ou s’ils n’ont pas compris qu’ils pouvaient répondre. De même, une éphéméride est à leur disposition pour publier des photos à la date de leur choix. Là encore, l’interactivité est reléguée aux abonnés absents.
Il est vrai que les deux premières versions du site ont suscité de mauvais retours. En règle générale, la lisibilité du site est jugée nulle et la navigation incompréhensible. Bruno Caillet et Jean-Michel Diaz sont en train de plancher sur une nouvelle version qui devrait voir le jour en septembre prochain. Ils reconnaissent ne pas avoir fait d’étude sur le profil de leurs visiteurs car le tracking coûte cher. Ils savent par contre que leurs internautes sont originaires pour une grande partie des Etats-Unis et du Canada, bien que le site ne soit pas bilingue.
Roller et trottinette
La technologie n’est pas la moindre des clés qui ouvrent la porte à une nouvelle génération internet. Le développement des outils et des logiciels est de plus en plus complexe. Grégory Pignot se fait le chantre du logiciel Director qu’il estime manipuler avec plus de facilité pour un meilleur rendement que des logiciels plus âgés, mais largement utilisés, tels que Flash. Selon lui, il y a encore des solutions à apporter au multimédia. « Je suis consterné par la visualisation vectorielle systématique de Flash. Entre Director et Flash, c’est exactement la différence qui existe entre le roller et la trottinette : en roller, il faut se prendre des gamelles pour atteindre à une réelle différence de sensation, alors que sur la trottinette, il n’y a qu’à se mettre debout et avancer. » Laurent Chartier réfute ce raccourci. Selon lui, Flash n’est pas utilisé au maximum de ses capacités. Il est possible de réaliser avec Flash ce qui se réalise actuellement avec Director. Director a seulement le désavantage de requérir un téléchargement long et onéreux, une lourdeur des fichiers incompatible avec l’esprit d’Internet. Olivier Koechlin calme le débat en concluant : « En fait, on n’aime bien que les outils qu’on utilise. »
Il ressort que les enjeux de l’Internet de demain passent par le graphisme, par la bonne gestion des outils qui sont à la disposition des graphistes et surtout par l’envie et l’imagination des internautes. Le graphiste d’aujourd’hui doit impérativement prendre le temps de réfléchir à des applications qui serviront demain pour la bonne santé de notre toile.
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